Polyphonies Syriennes – Les Intellectuels :Majd al-Dik

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À L’est de Damas, Au bout du monde – Majd al-Dik

Selon la source:
Le dossier Polyphonies syriennes va à la rencontre d’écrivains, d’intellectuels et d’artistes venus de Syrie à Paris .
Prêter attention aux voix de ces exilés syriens de Paris – qu’ils soient là depuis longtemps ou qu’ils soient arrivés depuis 2011 –, c’est trouver auprès d’eux des éléments de réponses à la question « Comment en sommes-nous arrivés là ? ».
Les intellectuels syriens en exil à Paris se demandent tous « comment en sortir ? » et nous indiquent des pistes.

Par: Claire A. Poinsignon (Journaliste indépendante et auteure)

Majd al-Dik a 23 ans en 2011. Originaire d’une famille pauvre, il a passé le baccalauréat par lui-même et s’est inscrit en droit pour faire plaisir à son oncle, alors qu’il était attiré par la psychologie, quand les premières manifestations pacifiques font de lui, en quelques jours inoubliables, un activiste. Pendant près de quatre ans, il est de tous les combats du mouvement civil. Aujourd’hui réfugié politique, il est arrivé à Paris via Beyrouth fin 2014. Son principal souci demeure le sort des habitants de la Ghouta orientale – célèbre oasis agricole couverte de vergers d’abricotiers et de pêchers qui s’est urbanisée au cours du XXe siècle – et Douma, sa capitale, dont les rebelles ont pris possession à la fin d’octobre 2012 et qui subit un siège de la part du régime depuis. Le jour de notre rencontre, fin décembre 2015, à Saint-Michel à Paris, avec Marc Hakim qui assure la traduction d’une langue à l’autre, les dernières nouvelles en provenance de Douma sont mauvaises, une fois de plus : « la ville a subi deux jours plus tôt, soixante raids de la part de l’aviation russe qui a largué des bombes à fragmentation, de meilleure qualité que les bombes syriennes… La société civile est épuisée. Quand on déplore soixante morts ou soixante blessés, cela veut dire quatre cents familles dans le besoin. Les priorités changent de jour en jour, tellement la situation sur le terrain est dure, m’explique-t-il. Cela rend plus difficile l’acheminement de l’aide et des secours. Avec le temps, le nombre de milices ennemies et de lignes de front se multiplie. »
« Les groupes humanitaires basés à Damas ne parviennent pas à traverser ces lignes. Ils sont obligés de passer par le Croissant rouge, inféodé au régime. Son bureau à Douma a été fermé, le jour même où les révolutionnaires ont pris la ville. Certains volontaires sont cependant restés pour respecter leur serment. Mais ils ne reçoivent plus de médicaments. Le dernier convoi qui leur était destiné a été bombardé par le régime. Il a fallu une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU en 2014 pour obtenir du régime ce droit de passage, négocié pour une période d’un mois. Il a été effectif quarante-huit heures avant l’échéance. Trois missiles sont tombés à cent mètres du dépôt. En juin 2013, quand les activistes ont voulu aller chercher de la farine dans les Grands Moulins de Damas limitrophes de la Ghouta pour prévenir la famine, il y a eu mille blessés. Tous les services publics sont coupés, y compris le téléphone depuis octobre 2015. »
« Les cliniques de terrain qui manquent de sang et d’antalgiques, estimaient que la population encore sur place, en 2013, oscillait entre 750 000 et 800 000 habitants, avec une moyenne de 250 blessés de guerre par jour. Le jour de l’attaque chimique, le 21 août 2013, elles ont vu arriver 10 000 personnes dont près de 70 % de femmes et d’enfants. Aujourd’hui, 500 000 personnes minimum ont besoin d’aide. L’association que j’ai créée en 2013, Source de vie, est parvenue à apporter un enseignement et un soutien psychologique à douze mille enfants, à raison d’un trimestre par enfant et par an, faute de pouvoir faire plus. L’autre association – le Centre des femmes de Misraba [commune de la Ghouta NDLR] – montée avec des financements trouvés par Razan Zeitouneh leur propose des formations pour les aider à lancer une activité économique dans la société agricole qui est la leur et un soutien psychologique pour aider leurs enfants. Pour financer ces projets, nous passons par Beyrouth et nous acceptons de laisser 3 à 5 % aux intermédiaires. Ainsi le reste des fonds parvient aux destinataires, malgré les difficultés. En revanche, je n’ai jamais entendu parler d’un seul projet soutenu sur le terrain par la Coalition nationale syrienne [qui rassemble les principales tendances de l’opposition au régime NDLR]. »
« Les activistes, comme vous pouvez le constater, sont amenés à faire plusieurs métiers : secouristes, documentalistes, vidéastes, gestionnaires de projets pour répondre aux besoins des municipalités en génie civil, énergies alternatives et services publics d’un type nouveau… La moitié de la Syrie est détruite mais il y a tout de même un espoir. Dans la Ghouta orientale, cinquante et un villes et villages échappent à Daech [acronyme arabe de l’organisation État islamique]. La société civile, qui n’est pas politisée mais qui se sent unie par un même destin, combat la dictature. Elle est suffisamment forte pour être respectée et par les groupes militaires et par les islamistes. Ainsi le Conseil civil, qui regroupe 151 associations, garde son indépendance par rapport aux partis politiques. Et, en juillet 2014, malgré le siège auquel la Ghouta orientale est soumise de la part du régime, les combattants de l’Armée syrienne libre, avec l’appui de la population, ont repoussé Daech en 48 heures de leur territoire. Les gens refuseront de choisir entre Assad et Daech. Quand ils verront un espoir de justice et de transition, ils se souviendront et des méfaits de la dictature et de ceux de Daech. »
Pour finir, Majd al-Dik m’avoue : « Je suis resté six mois sans dormir pour chercher comment achever mon livre. » Et, moi, au sortir de sa lecture, je me demande comment il a pu écrire un témoignage d’une telle force et d’une telle richesse, à son arrivée en France, loin de son village natal. Le tandem qu’il a formé avec Nathalie Bontemps, qui a passé huit ans en Syrie et la méthode qu’ils ont mise au point entre eux explique sans doute cet exploit. Au mitan du livre , devant les revers subis par l’Armée libre, il se demande comment l’entrée dans Damas pourra se faire désormais. Il monte sur le toit de l’immeuble où il habite pour prendre l’air. « Je contemplais les montagnes éclairées, signe de la présence du régime, puis mon regard coulait dans le grand trou d’obscurité qui signalait les zones révolutionnaires, écrit-il. Les étoiles, bien visibles, brillaient au-dessus de nos villes. [..] Je réfléchissais à la géographie de notre région. La stratégie d’Assad père m’apparaissait dans toute sa clarté. Il avait coupé la capitale de ses faubourgs au moyen d’un grand axe : l’autoroute de Homs […]. Avant, nous ne saisissions pas la stratégie implicite que recelait ce paysage. Mais avec la révolution cet aménagement du territoire a révélé tout son sens. […] Les zones du crime scintillaient de mille feux et ceux qui avaient demandé la liberté mouraient dans le noir. »
Les chapitres sur la torture en prison rejoignent la longue liste de la littérature carcérale. Le chapitre sur l’attaque chimique de la Ghouta dans la nuit du 21 août 2013, premier témoignage de cette ampleur après celui de Razan Zeitouneh confié au magazine libanais Now le 23 août [en anglais], proprement hallucinant, mérite d’être transmis aux ONG qui ont constitué des dossiers en vue de poursuites juridiques contre les responsables des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité en Syrie. Mais le témoignage à charge contenu dans ces chapitres ne doit pas éclipser la valeur ethnographique du document de Majd al-Dik. Son récit, écrit à la première personne, nous fait vivre au milieu de sa famille, de sa parentèle et de ses amis. Doué d’une sensibilité à fleur de peau, d’empathie et d’un sens aigu de l’observation, il se constitue un réseau de connaissances qui lui permet de recouper et vérifier les informations, donc de porter un regard critique sur la société à laquelle il appartient et la militarisation de la révolution avec une finesse d’analyse remarquable. Nous le voyons même tomber amoureux et vivre une brève histoire, perturbée par la guerre, au vu et au su de ses parents et de son entourage à qui il présente l’élue de son cœur, contrevenant en douceur aux traditions. Enfin, les pages sur Razan Zeitouneh et Samira al-Khalil – dont nous sommes sans nouvelles depuis décembre 2013 – avec lesquelles il travaillait sont un témoignage émouvant sur leur vie dans la Ghouta jusqu’à leur enlèvement.

À L’est de Damas, au bout du monde
Témoignage d’un révolutionnaire syrien
Majd al-Dik avec Nathalie Bontemps
Chronologie et préface de Thomas Pierret, de l’université d’Édimbourg
Don Quichotte, 2016

Source: www.nonfiction.fr

Lien: bit.ly/1Su36qK

N.B. Ce dossier est en rapport direct avec la présentation de la journaliste Claire A. Poinsignon, « De la toile à la Seine » paru le 15 février 2016 dans: nonfiction.fr, le quotidien des livres et des idées. ( Polyphonies Syriennes: Ecrivains, intellectuels et artistes resistent. Lien: bit.ly/1osu8nQ .

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